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mardi, 06 mars 2012

La déscolarisation des filles dans le Zanzan, région pourvoyeuse de servantes

Le nombre croissant des établissements scolaires peut amener à penser que tous les enfants vont à l’école en Côte d’Ivoire. Il n’en est rien. Dans le Nord-Est, ceux de sexe féminin continuent à être les victimes innocentes d’une pratique qu’on croyait révolue : la non-scolarisation. Des facteurs maintiennent artificiellement ce fait. Enquête sur un phénomène aux multiples inconvénients qui s’enchaînent.


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Les causes de la non-scolarisation des filles

Les facteurs culturels


Les pesanteurs culturelles délimitent la place de la femme en la figeant à l’intérieur d’un foyer. Comme si le destin de la petite fille est tout tracé à sa naissance ; elle est condamnée à être donnée en mariage. Encore enfant, elle se voit imposer un homme, souvent âgé de plusieurs décennies qu’elle, qui attend (au mieux des cas) qu’elle ait la majorité requise pour la marier.

Dans un univers structuré par des pratiques culturelles solidement attachées au passé, persuader que le droit à l’éducation pour tous fait partie des Droits de l’Homme est suicidaire.

L’échec scolaire


La non-scolarisation est amplifiée par le taux élevé de l’échec des filles. Beaucoup abandonnent leurs études à causes des grossesses.

La pauvreté


La région du Zanzan est l’une des plus pauvres de Côte d’Ivoire. Une évidence que ne nie pas Séry Gnoléba, professeur de français au lycée 2 de Bondoukou : « cette région est trop pauvre ; c’est la raison principale de son retard en matière d’éducation des enfants », reconnaît-il. Eugène Krah, conseiller d’éducation au collège moderne, ne dit pas le contraire. La pauvreté fait ainsi partie des raisons présidant au choix du sexe, quand des parents décident de scolariser leurs enfants. Et le plus souvent, le sexe féminin est discriminé.

L’exode rural

La réussite sociale paraît simple chez la femme, avec l’illusion que beaucoup d’opportunités s’offrent à elle. Telle est l’idée que beaucoup se font. L’exode rural féminin constitue, pour de nombreux parents, le raccourci. Il est la principale cause de la non-scolarisation et de la déscolarisation des filles.

Si dans les établissements scolaires et secondaires de la région, les deux sexes se côtoient, rien ne garantit que les filles n’abandonneront pas sans atteindre le niveau 6ème ou la classe de 3ème. Elles sont plus tentées par la facilité apparente qu’offre l’exode rural. Le départ des jeunes filles vers Abidjan (la capitale économique) est une "saignée".

L’exemple d’Amodi est révélateur de l’ampleur du phénomène. Dans ce petit village de la sous-préfecture de Tabagne, à une soixantaine de kilomètres de Bondoukou, on n’y trouve que des personnes du troisième âge et quelques jeunes hommes ; les filles ayant abandonné le village au profit d’Abidjan. Cette localité n’est qu’un exemple parmi d’autres. Tous les villages du Zanzan connaissent le problème de l’exode féminin.
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Que vont-elles faire à Abidjan ?

Le motif économique reste la principale raison de l’exode des filles vers Abidjan. Elles y vont pour chercher du travail. Analphabètes et illettrées pour la majorité d’entre elles, le travail de domestique est ce qui leur convient le mieux, parce que n’exigeant pas de qualification.

Les "bonnes" ou "servantes", en raison de leur provenance (les zones rurales), et à cause de leur faible niveau d’instruction, sont la main-d’œuvre la plus abondante et bon marché. Leur salaire varie entre 15 000 et 30 000 f CFA par mois. Rarement il atteint 40 000 f CFA.

Après plusieurs années de travail en ville, ces filles repartent dans leurs villages. Non sans quelques transformations (rondeurs de citadines, peaux devenues lisses, mèches et perruques sur les têtes, bijoux scintillants,...).

Elles apportent des pagnes, des ustensiles de cuisine, des produits de beauté,… – tout ceci parfois de mauvaise qualité. Malheureusement, ces choses font dire que la réussite d’une fille est si rapide et facile, qu’elle n’est pas obligée de passer par l’école. Qui ne voudrait pas suivre l’exemple de ces "Abidjanaises" ? Quelle fille voudrait encore aller à l’école ? Quel père, quelle mère ne conseillerait pas à sa fille de suivre l’exemple ?

La joie que suscitent les "choses" apportées d’Abidjan empêche les parents de se demander dans quelles conditions elles ont été acquises. Les enfants taisent leurs souffrances à la métropole. Leur obsession à vite y retourner dissimule leur misère. Toute chose donnant l’impression qu’elles y vivent à l’aise.

Des familles conseillent alors à leurs filles d’aller à la capitale. On déscolarise purement et simplement.

Les conséquences de l’exode féminin

Ces personnes prennent vite leur "retraite". Le vocable "bonne" ou "servante" est si avilissant pour des hommes que faire un enfant avec une domestique, c’est s’avilir eux-mêmes. Ainsi, lorsque le flirt aboutit à une grossesse, la fille est abandonnée. Certaines repartent dans leurs localités, sans avoir eu le temps de faire des économies ; l’aventure abidjanaise étant un échec.

Plus graves sont les maladies avec lesquelles d’autres repartent. Elles les contractent dans les maisons où elles ont travaillé. Des bonnes à tout faire, elles accomplissent les tâches, même les plus sordides.

A Amodi, beaucoup de jeunes filles parties chercher du travail à Abidjan, sont mortes, à la suite de graves maladies. Ces morts n’ont pas découragé les ruées vers la métropole. Il a pris une proportion si importante qu’il est devenu un problème de société.

Dépassant les frontières départementales et régionales, il a pris une dimension nationale. En témoigne l’industrie de "placement de bonnes" qui se développe partout à Abidjan (la prolifération anarchique des agences de placement de personnel de maison).

Des femmes peu scrupuleuses font de ce travail leur gagne-pain. Leur méthode consistant à aller chercher des enfants en zone rurale. En ville, loin de leurs parents, les filles sont exploitées par ces dames. Ce sont ces "rapaces" qui reçoivent les salaires. Une pratique qui n’est pas loin de celle répréhensible du « commerce d’êtres humains », reconnaît un militant des Droits de l’Homme. Parfois, les enfants travaillent pendant des mois, sans goûter au fruit de leur souffrance. « Elles sèment, et c’est d’autres qui moissonnent à leur place », révèle une dame, consciente du problème.

Être fille de ménage à son corps défendant


Dans l’univers impitoyable des domestiques, on trouve des élèves. Leurs parents sont si pauvres que ces écolières sont obligées d’aller chercher de l’argent à Abidjan pour financer leurs études. A la différence des autres, elles choisissent une période : les vacances. Leur séjour dans la capitale économique n’excède pas trois mois, puisque les vacances ne vont pas au-delà. Dans ce laps de temps, elles travaillent, telles des forçats, pour faire des économies.

Si la somme obtenue n’est pas conséquente pour permettre une bonne rentrée scolaire, ces enfants sont obligés de travailler un ou deux mois de plus, après la rentrée des classes. Ces filles sont handicapées par le retard accusé. C’est l’une des explications de leur échec scolaire.

Les écolières à la situation sociale difficile, qui choisissent le chemin de l’exode, ne le font pas parfois pour elles seules. Certaines ont des frères, eux aussi élèves. L’argent qu’elles vont chercher en ville servira aussi à leur scolarité. L’exemple Mariam Ouattara, en classe de 5ème, est édifiant : les moyens qu’elle va chercher à la métropole, à chaque vacances scolaires, servent à scolariser trois petits-frères et une petite-sœur. Ceci n’est que le meilleur côté de l’exode féminin. Le revers de la médaille, c’est qu’outre les grossesses qui compromettent leurs études, il y a le risque réel de s’abandonner au goût des petits délices.

Le fait d’aller à Abidjan chaque année finit par ôter à ces élèves l’envie de poursuivre leurs études. Cependant, elles ne restent pas en zone rurale, mais prennent les directions des villes. Le motif économique s’estompe au profit du désir de s’installer à Abidjan.

L’abandon des zones rurales est ce que donne à voir le phénomène de la non-scolarisation des filles. Puis s’en suit l’enchaînement en cascade d’inconvénients.

Le Zanzan est réputé être la région d’origine des servantes travaillant dans la plus grande ville ivoirienne. Suivi des régions du Centre (le pays baoulé). Ces zones enregistrent un grand nombre de femmes analphabètes.

Pour lutter contre cet analphabétisme, en ce 21ème siècle, le phénomène de la non-scolarisation et la déscolarisation des enfants de sexe féminin doit être combattu. Les villages constituent les lieux où les mentalités sont difficilement perméables à la logique de mettre la petite fille à l’école.

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