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dimanche, 06 novembre 2011

Ces femmes qui haïssent la couleur de leur peau

Phénomène social d’envergure, la dépigmentation artificielle de la peau est en passe de devenir, en Côte d’Ivoire, une plaie grave. Elle affecte tant les hommes (dans une moindre mesure) que les femmes. Enquête qui nous aura conduit de Bondoukou à Abidjan, pour mieux appréhender le problème du recours aux excipients éclaircissants.


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La dépigmentation consiste à détruire la mélanine, un pigment du tissu de la peau. Le but recherché étant de rendre celle-ci plus claire. Ou « avoir une peau assimilable à celle des Européennes », dit la jeune K. Maïmouna, commerçante. La femme noire serait-elle en quête du moins noir pour "risquer" tant sa belle peau ?

Dénommée "bojou" (action de se décaper le visage) dans le Sud du Bénin, "xeesal" au Sénégal, "tshoko" dans les deux Congo, et "ntikoko" au Togo, la dépigmentation est dérangeante pour les uns ; séduisante pour les autres. En Côte d’Ivoire, elle a commencé son expansion dans les années 1970 pour atteindre des proportions alarmantes dans les années 1980. Phénomène plus ancien et plus complexe, ses racines sont à rechercher dans le passé historique. Celui du contact des cultures africaines et occidentales.

Un dermatologue affirme qu’il existe principalement deux catégories de dépigmentation. L’une volontaire, l’autre non. La forme involontaire a une origine pathologique, causée par des maladies (l’onchocercose,...). L’autre forme se subdivisant en une série de types : l’éclaircissement contrôlé de la peau et l’auto-dépigmentation artificielle. Cette dernière se répartissant en sous-rubriques : la dépigmentation partielle ; celle dite intégrale ; celle occasionnelle,....

L’accent est mis sur cette deuxième catégorie, vu ses incidences : sociale, culturelle et économique.

L’éclaircissement contrôlé de la peau
Simple mesure d’esthétique cosmétique. Elle se fait dans des centres et salons spécialisés, sous la supervision de pratiquants formés (esthéticiennes et dermatologues) conscients des dangers qu’une application inappropriée des produits fait courir au client. La plupart des cas, les interventions sont destinées à corriger des imperfections de la peau. Les traitements se font en tenant compte du type de peau et des spécificités physiologiques du client.

L’auto-dépigmentation artificielle
Une des formes les plus pernicieuses. Méthode consistant à s’éclaircir la peau à travers l’utilisation de produits de composition chimique dangereuse, sans avis médical et sans contrôle par des spécialistes.

La dépigmentation partielle qui se fait pour des parties spécifiques du corps : pieds et jambes, afin de porter facilement des mini-jupes ; le visage pour le rendre plus gracieux ; le buste et les seins ; etc. La dépigmentation intégrale porte sur tout le corps : forme la plus répandue aujourd’hui. La dépigmentation occasionnelle intervient aux moments des cérémonies (fêtes, mariages,…), qui constituent des opportunités de mise en valeur des femmes.

MOYENS ET TECHNIQUES DE DEPIGMENTATION
Nombreux sont les produits utilisés pour l’éclaircissement du corps. La gamme va des crèmes et laits corporels aux injections de kenakort, en passant par des pommades, savons et mixtures personnalisées.

Selon des dermatologues, il y a trois catégories essentielles. Les composés d’hydroquinone, une substance chimique de synthèse de la classe des antiseptiques. Les corticoïdes, dérivés de la cortisone et fonctionnant à l’origine comme un anti-inflammatoire. Les sels de mercure, très toxiques, dont « l’utilisation devrait en principe être strictement contrôlée », affirme Bamba Mariam, esthéticienne.

A Bondoukou comme à Abidjan, ces produits s’acquièrent facilement sur les marchés.

LES EFFETS PERVERS DU PHENOMENE
De l’avis du Dr Kouassi Julien du CHR de Bondoukou, la peau est « couverture protectrice et nutritive du corps humain ». Sous l’effet des produits corrosifs, ce corps perd sa couche superficielle (l’épiderme). Il s’ensuit des maladies qui se manifestent sous différentes formes. Les dyschromies (dérèglements survenant dans la pigmentation de la peau, avec l’apparition de taches de couleurs variées, de rides au coin de l’œil et dans la zone du cou). Les brûlures de la peau (dermatoses infectieuses et lésions cutanées). Les acnés sévères et une hyper-pilosité (apparition de barbes et de poils sur le visage), le contraire de l’esthétique recherchée pour une femme. Les cicatrisations difficiles en cas de blessures, d’infections ou d’opération chirurgicale. La fragilité de la peau et les cancers.

QUI SONT LES ADEPTES DE LA DEPIGMENTATION ?
A Bondoukou, les filles et les femmes de 20 à 25 ans sont les plus affectées. Idem à Abidjan. Plus elles prennent de l’âge, moins elles s’adonnent à la dépigmentation. Le diagnostic est formel : 56% des femmes qui sont allées en consultation dermatologique sont analphabètes. 30% dont l’instruction ne dépasse pas le niveau du primaire.

D’après notre enquête, 60% des femmes ayant recours aux produits corrosifs sont mariées. Seulement 32% de célibataires. Ce constat remet en cause l’hypothèse habituellement admise selon laquelle seules les femmes en quête de faveurs masculines se dépigmentent.

Au niveau de la profession, la population de "dépigmentantes" est plus hétéroclite. Cependant, une tendance relativement claire se dessine : 44% de commerçantes arrivent loin devant les femmes au foyer (24%), et les couturières/coiffeuses (16%). Pourtant celles-ci font un métier qui demande qu’elles soient belles pour attirer les clients.

LES RAISONS DU RECOURS AUX EXCIPIENTS ECLAIRCISSANTS
Des femmes font recours à ces produits par imitation de ce qu’elles voient dans leur entourage. Celles-ci constituent toutefois une minorité (8%). La majorité des enquêtées (92%), qui correspondent à 46 personnes, déclarent qu’elles ont des problèmes de peau qu’elles aimeraient résoudre. Leur corps ne serait pas suffisamment lisse ni claire pour correspondre à l’idée qu’elles se font d’une belle peau. Pour y remédier, se débarrasser des boutons ou des taches indésirables qui l’enlaidissent.

Le désir de séduction se localise auprès des jeunes âgés entre 15 et 30 ans. Ce n’est pas surprenant, vu qu’il s’agit de la période au cours de laquelle s’affirme la vie sociale et sexuelle de la femme. La découverte par la jeune fille de son corps qu’elle contemple et admire, culmine dans un désir intensément ressenti d’y apporter plus de soins afin de rendre celui-ci désirable à l’autre sexe. « L’entretien du teint chez une fille est très important. A partir d’un certain âge, la fille doit prendre soin d’elle. C’est pourquoi aujourd’hui, plusieurs s’éclaircissent la peau afin de paraître plus belles, car le teint ajoute beaucoup à la beauté d’une fille. Les garçons n’aiment sortir qu’avec de jolies filles, celles qui sont plus claires », précise Koné Aminata, 19 ans.

L’âge se révèle une variable significative. Au-delà de 30 ans, aucune femme n’évoque la séduction comme motif décisif pour expliquer son choix de se brunir. D’autres raisons prévalent.

La crainte de perdre son partenaire est surtout valable pour celles mariées ou vivant dans une alliance avec un homme. Or, 60% des interrogés sont composés de femmes mariées. « Les hommes préfèrent les femmes au teint clair. Alors, pour plaire à son mari et le retenir, la femme s’éclaircit la peau », dixit Affoua Kra, en couple. C’est une tendance générale des femmes noires à croire que la couleur de la peau exerce un attrait particulier sur les hommes.

Certaines activités conduisent à brunir la peau, si on s’en remet aux propos de 10% de notre échantillon. « Pour fumer le poisson, je suis obligée de rester un bout de temps auprès du feu. Le feu et la fumée ont fini par m’abîmer le teint. Pour résoudre le problème, une voisine m’a conseillée un savon et un lait corporel », A. Delphine, vendeuse de poissons fumés à Abobodoumé (Abidjan). C. Yawa a renforcé ce diagnostic.

D’autres, pour les mêmes contraintes du métier, se dépigmentent. Mais de manière consciente et intentionnelle. Ce sont les coiffeuses, couturières, mannequins…, obligées de servir de modèles pour attirer les clients.

Ce qui précède relève de motivations esthétiques. A côté, des fondements psychologiques. La dépigmentation est plus qu’un effet de mode. Le psychologue Ferdinand Ezembé évoque, pour cerner les contours du phénomène, 3 types principaux de déterminants.

Les déterminants psychologiques
Chez les Africains, l’éclaircissement de la peau est un acte volontaire et rarement accidentel. Et pour qu’il soit volontaire, il faut des éléments de motivation plus profonds que ceux habituellement avancés. Selon F. Ezembé, il s’agit d’un profond "traumatisme post-colonial". « Le Blanc, symbolisé par sa carnation, reste inconsciemment un modèle supérieur. Pas étonnant dans ces conditions qu’un teint clair s’inscrive comme un puissant critère de valeur dans la majeure partie des sociétés africaines. (…) Dans les deux Congo, même les hommes s’y mettent et travaillent à parfaire leur teint », affirme-t-il.

Le conditionnement socio-culturel
Une fois le principe de la supériorité du Blanc acquis, il devient un modèle à imiter et à copier. « Il [le phénomène] va plus loin que le simple blanchiment de la peau. Beaucoup d’Africaines se défrisent les cheveux, portent des perruques pour avoir les cheveux lisses comme les Occidentaux. Le complexe est là. Toutes les sociétés noires subissent le joug d’un culte de la blancheur. Les Africains ne se sont pas affranchis d’un poids colonial qui pèse sur leur propre identité », poursuit le psychologue. Face au colonisateur, le colonisé a fini par ne plus avoir confiance en lui.

La violence symbolique sur fond religieux
L’influence du christianisme en Afrique. La représentation exclusivement blanche des grandes figures de la Bible a forcément affecté les Noirs dans leur inconscient. Cette idée est renforcée par l’allégorie des couleurs, basée sur des oppositions entre le clair et l’obscur ; les ténèbres et les cieux, où le noir s’oppose toujours à la pureté du blanc.

La femme noire exprime, en s’éclaircissant artificiellement la peau et en se défrisant les cheveux, un désir inconscient de s’identifier à la Blanche. Rien de surprenant qu’elle passe par la dépigmentation pour se débarrasser de ce qui fait sa honte. Même si la couleur claire tant convoitée vire souvent au jaunâtre, aux zébrures sombres. Sur une même peau cohabitent, dans une dysharmonie, des couleurs multiples. Race hybride inclassable dans l’ordre de celles connues universellement.

La perte de l’estime de soi, qui conduit à la haine de soi ! Voilà qui pousse les Africaines à vouloir s’identifier à une hypothétique race supérieure, sans toutefois l’atteindre. Une impossibilité génétique mettant en évidence le caractère illusoire du miroir parfait. La photocopie ne sera jamais l’original.

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