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vendredi, 09 décembre 2011

Législatives à l’épreuve de la démocratie consociative

Quel type de gouvernement pour la Côte d’Ivoire, qui sort d’une crise postélectorale fatalement tragique ? La démocratie ivoirienne, telle que pratiquée par les gouvernements qui se sont succédé depuis l’indépendance, a montré ses limites.


Les régimes passés n’ont pas tenu compte de la réalité sociologique du pays. La Côte d’Ivoire, une mosaïque de peuples (plus de 60 groupes ethniques). Chacun étant une micro-nation avec ses valeurs propres. Former une Nation par la fusion des 60 petites était le défi à relever, avec le retour du multipartisme, en 1990.

Houphouët-Boigny avait réussi à faire l’unité nationale autour d’un seul parti : le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Ceux qui avaient une vision étriquée de la réalité comprenaient mal le choix du premier président. « La politique, c’est la simple appréciation des réalités », disait-il.

L’exigence de lucidité commande de faire le bilan de santé politique de l’Afrique depuis 1990 : le multipartisme a posé les bases d’une désagrégation de l’Etat en Afrique noire. Hormis quelques rares exceptions.

Qu’aurait pu advenir à la Côte d’Ivoire si l’"homme des Français" n’avait pas restreint les libertés politiques nocives ? Quelle réalité donnerait la "fille aînée de la France" si Houphouët avait laissé perdurer le multipartisme anarchique des années 1950 et 1960 ? L’irrédentiste Kragbé Gnagbé aurait amputé le pays d’une part de lui-même en créant l’Etat d’Eburnie, le 27 octobre 1970. D’autres comme lui ont nourri des velléités sécessionnistes.

Le coup d’Etat de 1999, le conflit armé de septembre 2002 et la crise post-électorale de 2010, sont les fruits des graines qu’ont semés les partis politiques depuis deux décennies. Bâtis sur des fondations ethnocentriques et ethno-régionalistes, ils ont sapé l’idéale de la construction nationale.

A la mort de son fondateur, en 1993, le PDCI a fait du Centre ivoirien, peuplé de Baoulés (ethnie d’Houphouët-Boigny et d’Henri Konan Bédié, son successeur), sa matrice. Le Nord des Mandingues (Dioulas,…) pour le Rassemblement des républicains (RDR) d’Alassane Ouattara. L’Ouest des Yacoubas pour l’Union pour la démocratie et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI) du défunt président Robert Gueï. Le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, avec les Bétés du Centre-Ouest et les Attiés du Sud.

A quoi de mieux les citoyens d’un tel Etat doivent s’attendre quand survient un conflit politique ? La fracture sociale. Les difficultés à trouver le consensus minimal (après l’affrontement armé de 28 jours en 2002), après avoir parcouru des capitales africaines, et Marcoussis en France, à la recherche de la paix perdue, le PDCI, le RDR, l’UDPCI [les plus significatifs], ont accordé leurs violons.

La formation, en 2005, d’un bloc (le G8) pour faire front commun contre Laurent Gbagbo, a surpris plus d’un. Une coalition de partis politiques devenue plus tard le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP).

Si des politologues avaient parié sur le déclin de ce mariage de "raison" et non de "cœur", en raison de la querelle "ivoiritaire" entre Konan Bédié et Alassane Ouattara, les deux hommes leur ont donné tort. Laurent Gbagbo l’a appris à ses dépens : l’alliance des ennemis d’hier l’a évincé du pouvoir, et lui a ouvert les portes de la Cour pénale internationale (CPI). Et le tandem fonctionne pour l’instant entre le PDCI et le RDR : les engagements de l’un envers l’autre, avant l’élection présidentielle, sont respectés. A l’exception du poste de Premier ministre qui, pour raisons évidentes d’insécurité, n’est pas encore allé au vieux parti.

Gestion collégiale du pouvoir dans l’intérêt supérieur de la Côte d’Ivoire ? Le consensus politique minimal, indispensable à l’unité nationale, semble de mise.

Ce type d’exercice du pouvoir est la démocratie "consociative" (consociationnelle), typique des pays à pluralisme sociopolitique fragmenté et conflictuel. Des exemples en sont la Suisse avec ses 4 communautés linguistiques (allemande, française, italienne et romande) ; la Belgique (sans gouvernement depuis environ 2 ans) avec le conflit entre Wallons et Flamands ; l’Autriche ; et les Pays-Bas.

Pour empêcher que les dissensions ne connaissent une ascension aux extrêmes à l’occasion de certains conflits politiques – ce qui serait dommageable pour la stabilité politique et pour l’unité nationale – la classe politique, soucieuse de l’intérêt général, met en place des dispositions constitutionnelles et un code de conduite politique afin d’assurer la stabilité du régime et la pérennité de l’Etat.

Le compromis dans les conduites et comportements des élites, qui crée les régimes représentatifs stables et durables, est typique de la démocratie consociative. Le nouveau pouvoir d’Abidjan a opté pour ce mode de gestion : "gouvernement RHDP", gestion multipartite. Pour combien de temps ?

Les élections législatives du 11 décembre auront valeur de test. L’alliance survivra-t-elle si le RDR les remporte avec une majorité lui permettant de gouverner en toute quiétude ? Et si le PDCI obtient le plus grand nombre de sièges à l’Assemblée, quel sort réservera-t-il à Alassane Ouattara, l’« hyperprésident » ? Quel sera le rôle de Guillaume Soro ?

Il serait hasardeux de conclure à l’explosion du RHDP, qui part en rang dispersé aux législatives. Après tout, Alassane Ouattara était le candidat du RDR avant d’être celui des "disciples d’Houphouët" au second tour de l’élection présidentielle de novembre dernier. Pareil pour Konan Bédié du PDCI. Idem pour les candidats des autres formations politiques. Mieux vaut aller en rang dispersé pour déblayer son chemin ; on verra le reste après !

Pourtant, un clash entre les deux leaders et c’est l’effritement de la famille houphouëtiste. Le pays risque à nouveau de connaître la désunion. Le blocage politique risquant de virer à la guerre des héritiers, l’éternel recommencement. Un mal que la démocratie consociationnelle se propose d’exorciser.

Ce mode d’exercice du pouvoir d’Etat a justement pour ennemi l’"incompatibilité d’humeurs" des élites de la coalition. Comment contenter tout le monde ? Comment faire régner l’ordre à l’intérieur du groupe ? Comment harmoniser les différences de points de vue induites par des idéologies hétéroclites ?

Alassane Ouattara et Konan Bédié ont pour l’instant maintenu l’équilibre du groupe. La tentative de "sécession" d’Anaky Kobena du Mouvement des forces d’avenir (MFA) a échoué. Reste à attendre l’issue des législatives pour savoir si le RHDP fera l’économie de probables luttes intestines. On verra si le pari de la gestion collégiale du pouvoir d’Etat n’est pas trop osé.

Ossène Ouattara

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