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mercredi, 06 juin 2012

Bondoukou : Ne touche pas à mon anacarde !

Pourquoi l’anacarde cristallise autant de passions à Bondoukou ? Pour le savoir, nos équipes se sont rendues sur le théâtre des opérations. Dans une enquête qui a duré des mois – le temps qu’il fallu pour voir, écouter, et comprendre les enjeux –, elles livrent leur conclusion dans un article pathétique.


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L’anacarde (noix de cajou) n’occupait pas une place centrale à Bondoukou il y a 30 ans. Il était relégué au second plan face au binôme café-cacao. Aujourd’hui, les populations n’ont pas le choix. Avec la disparition progressive de leurs vergers, la noix de cajou a gagné en prestige.

Dans le Zanzan (Gontougo), l’importance de l’anacardier n’est plus à démontrer. Les plantations s’étendant à perte de vue. L’on compte désormais sur les fruits de cette plante pérenne. Alors quand arrive la traite, toutes sortes d’appétits s’aiguisent. Les passions se déchaînent pour laisser apparaître de multiples problèmes autour du produit.

Les problèmes de l’anacarde

Depuis que la noix de cajou a pris la place de la fève de cacao, les campagnes se suivent et se ressemblent. Jamais une année sans que les transactions ne posent problème. Plusieurs maux perturbent le secteur cajou.

Le prix bord-champ

L’intérêt du gouvernement pour la filière anacarde reste moindre par rapport à l’organisation méticuleuse mise en place pour gérer le binôme café-cacao. Conséquence : le secteur est soumis au diktat des multinationales hindoues. Seules entreprises intervenant dans le négoce de l’anacarde. Ce sont elles qui fixent les prix. Rarement les cours ont tendance à une hausse continue.

Sur ce marché aux humeurs changeants, minces sont les marges de manœuvre de l’Autorité de régulation du coton et de l’anacarde (ARECA) et l’Intercajou. Ces deux entités privées ne peuvent pas grand-chose pour obtenir un prix rémunérateur pour les producteurs.

Le schéma est classique. A chaque traite, les cours commencent timidement. 125 FCFA le kg. A ce prix, rares les paysans qui vendent leurs récoltes. Le kg monte alors à 150 FCFA. Puis à 200 FCFA. Ensuite à 250 FCFA pour s’arrêter autour de 300 FCFA.

Les producteurs qui voudront attendre une meilleure offre courent le risque de vendre leur produit à un vil prix. De 300 FCFA, les cours peuvent subitement chuter à 150 FCFA. Surtout quand le tonnage voulu par les exportateurs asiatiques est sur le point d’être atteint. C’est à prendre ou à laisser. Vaut mieux vendre son anacarde à un prix dérisoire que de l’avoir sous les bras. Et ne pas savoir quoi en faire. Chaque pisteur allant alors de sa propre proposition. En contradiction du montant arrêté par les organes de régulation. Situation encore pire quand les récoltes sont abondantes.

Pour la campagne 2012, le prix indicatif bord-champ du kg fixé à 310 FCFA. A Bondoukou, il a été acheté à 250 FCFA sur une longue période. Avant de se vendre à 300 FCFA. Idem pour les autres régions productrices (Odienné, Korhogo,…), où les choses ont bougé beaucoup plus timidement. Sur le même territoire national, et pour le même produit agricole, le prix d’achat diffère d’un lieu à l’autre. L’ARECA et l’Intercajou, impuissants face à cette disparité. Un manque d’uniformité, conséquence de la dérégulation. Mal amplifié par les difficultés d’acheminement des stocks.

Les tracasseries routières

La Côte d’Ivoire, pays mal loti en matière de fluidité routière. Son économie en pâti. Les opérateurs économiques dépensant trop sur les routes. Les tracasseries, une des causes de la mévente de la noix de cajou.

C’est de Sampa (au Ghana) que les Hindous opèrent à Bondoukou. Pourquoi ? Parce que les routes ivoiriennes jugées coûteuses. Véritable chemin de croix pour atteindre les ports d’Abidjan et de San-Pedro. Que de barrages sur les trajets ! Que de rackets des hommes en armes ! Des frais de route pouvant s’élever à près de 800 000 FCFA par camion. Sans compter le coût du carburant. Les opérateurs utilisant les 2 ports comblent leur manque à gagner par la diminution du prix bord-champ.

Même problème au niveau des cacaoculteurs de l’Est. Obligés de vendre leurs fèves de l’autre côté de la frontière, pour mieux jouir du fruit de leur labeur. Pas un secret : une partie de la production cacaoyère de la région d’Abengourou part au Ghana.

Le dilemme des autorités locales

La fuite de l’anacarde, un dilemme pour les autorités administratives locales. Contre ou pas contre ? Officiellement contre, si l’on en juge par les multiples réunions convoquées par le préfet de Bondoukou, pour mettre les forces de l’ordre (police, gendarmerie, douane) devant leur responsabilité. Celle de surveiller les frontières.

En même temps, il faut "sauver" les pauvres populations qui ne jurent que par le cajou. Que faire ? Fermer les yeux pour ne pas voir ce qui se passe. On se dédouane, car rien ne passe par Soko, la route internationale.

Plusieurs dizaines de camions chargés de dizaines de tonnes d’anacarde franchissent la frontière à des heures indues. Pas de point unique de passage. Les localités proches du Ghana (Bondoukou, Gouméré, Tanda,…) constituent des portes de sortie.

Ghana, le grand gagnant

Le cajou de Bondoukou profite plus au Ghana qu’à la Côte d’Ivoire. Au niveau des recettes fiscales et de l’emploi des jeunes, notamment. Des centaines de millions de CFA au préjudice du trésor public ivoirien. Cependant, des sommes faramineuses empochées par les personnes impliquées dans ce commerce. « L’Etat perd mais quelques individus gagent », déplore Bini Yao Pété, président de la Mutuelle technique agricole du Zanzan (MUTAZA).

En outre, c’est Sampa qui bouge économiquement au détriment de Bondoukou. La raison en est toute simple. Pour stocker l’anacarde parti du Zanzan, les Indiens y ont construit un grand entrepôt. D’une capacité avoisinant celle du Palais des sports de Treichville, à Abidjan. « Pratiquement une usine dans laquelle travaillent de nombreux jeunes ghanéens », affirme un jeune ivoirien. Des emplois perdus pour la jeunesse désœuvrée de Bondoukou, une des plus pauvres de Côte d’Ivoire.

Le désarroi des jeunes

L’enthousiasme suscité par la traite cache le profond malaise des jeunes. Qui ont le sentiment que le cajou produit sur leur sol profite aux citoyens d’un autre pays. Pas une seule usine à Bondoukou.

Pour donner une chance à la construction de celle promise par le président Alassane, une coalition de jeunes est créée. Objectif : freiner la fuite du produit agricole vers le pays voisin. Pour y parvenir, le bloc dispose comme moyen d’action la surveillance nocturne des voies de passage. Une méthode risquée pour les veilleurs. Mais inefficace en raison de l’implication d’hommes en uniformes (police). Qui encadrent les convois de camions.

Le pire a été évité de justesse, dans la nuit du mercredi 23 au jeudi 24 mai. Des jeunes voulant empêcher un convoi (vers 2h du matin), ont été contraints de battre en retraite sous la menace d’une autorité de police. Leur véhicule a failli être incendié par des personnes favorables au trafic. Même menace trois jours après.

Des faits ayant convaincu la jeunesse du Zanzan qu’elle est livrée à elle-même. Sentiment d’abandon par l’Etat. En témoigne le silence de ses représentants à Bondoukou. « Aucun n’ose voir ce qui se passe », se plaint Eric Ponty, membre de la coalition.

Et si des services du ministère de l’agriculture étaient impliqués dans ce commerce frauduleux ? s’interroge le président de la MUTAZA. Affirmant l’irrecevabilité des raisons évoquées pour justifier la vente de l’anacarde de l’autre côté de la frontière. « Au port d’Abidjan, le produit est payé entre 360 et 380 FCFA le kg. Prix nettement meilleur qu’au Ghana », selon Yao Pété. Poursuivant que les frais de route sont les mêmes qu’en Côte d’Ivoire (environ 800 000 FCFA).

On le voit : le problème de la noix de cajou, un casse-tête dans le Zanzan. Les acteurs de la filière se rejetant mutuellement la faute, dans une atmosphère de tension. Ambiance délétère qu’essaient de calmer les Hindous basés à Sampa. Ceux-ci ambitionnent la réalisation de 2 forages à Bondoukou, pour renforcer la capacité du château d’eau. Coût de leur réalisation : 124 millions de FCFA, dont 10 millions déjà versés.

« Pourquoi c’est du Ghana viendra le développement de la capitale du Nord-Est ? Que fait le gouvernement ivoirien ? », se demandent des habitants. Ils trouvent cela honteux pour la Côte d’Ivoire. N’empêche ! Les rumeurs de détournement des 10 millions alimentent les conversations. Nouvelle crise dans la crise, et naissance d’un nouveau mouvement de jeunes: Brigade pour la défense de l'économie du Zanzan (BDEZ).

Mardi 29 mai, l’affaire est portée devant un chef coutumier de la ville. Promesse a été faite d’apporter l’argent chez le monarque, ce samedi 2 juin. En présence de tous les protagonistes. Malheureusement, une forte pluie a fait annuler le rendez-vous.

Ce même samedi, vers 20h, un camion de 30 tonnes transportant de l'anacarde vers le Ghana s'est renversé. Une autorité de police faisait partie du voyage. Aucun blessé. L'opération de récupération des sacs s'est poursuivie tard dans la nuit, sous la pluie.

Les paysans ont manifesté leur mécontentement au chef de la Division des douanes de Bondoukou, ce dimanche 3 juin. Ils auraient saisi le détachement des soldats de l'Opération des nations unies en Côte d'Ivoire (ONUCI) sur le trafic. Et entendent se rendre à Abengourou dans les prochains jours, pour protester auprès du Commandant des douanes de l'Est.

L’anacarde vaut de l’or à Bondoukou. On ne s’amuse pas avec.

Ossène Ouattara

Commentaires

Bonne enquête .problématique bien posée . Pourquoi ne pas la poursuivre auprès de l'areca . Nous comprendrons leur avis,ce qui nous permettra d'ouvrir le débat sur le site ldz .car nous sommes un des sachants ,nous voulons apporter notre contribution à la compréhension du sujet et sa recherche de solutions idoines .merci.

Écrit par : falley | vendredi, 01 juin 2012

M. Falley, puis-je avoir vos contacts ?

Écrit par : Ossène | dimanche, 03 juin 2012

Bon dossier nous vous encourageons dans votre enquête.
Adou Patrice!

Écrit par : Fonds-Zanzan | lundi, 04 juin 2012

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